L’intelligence artificielle peut-elle vraiment simplifier (correctement) les textes ?

Auteur

Lise Tran

Publié le

Entre gain de temps et perte de sens, France Santi, spécialiste du Facile à Lire et à Comprendre (FALC) interroge les promesses et les limites de l’intelligence artificielle (IA) dans l’écriture accessible.

 

France Santi est spécialiste du Facile à Lire et à Comprendre (FALC).

Est-ce que l’intelligence artificielle a changé votre manière de travailler ?

Au tout début, quand j’ai commencé à l’utiliser, j’avais un effet “waouh”. C’était impressionnant, elle produisait des choses intéressantes. Mais assez vite, je me suis rendu compte que, même si certains résultats étaient bons, elle faisait aussi énormément d’erreurs. Les rares fois où je lui ai demandé de traduire un texte entier, les résultats étaient tellement mauvais que j’ai eu finalement plus de travail que si j’avais traduit le texte moi-même.

Comment avez-vous fait évoluer votre manière de travailler avec l’IA après ces premières expériences ?

J’ai appris à mieux l’utiliser. Je l’ai un peu “optimisée”, avec des paramètres et des consignes plus précises. J’ai vraiment dû apprendre à la guider, à tester des façons de lui parler pour obtenir des résultats utiles. Aujourd’hui, je peux l’utiliser pour résumer un texte, en extraire les points importants ou encore pour simplifier certaines parties quand je bloque. Je la vois un peu comme un sparring partner (n.d.l.r : une partenaire de réflexion), une aide rédactionnelle. Je n’ai pas forcément une équipe autour de moi, donc elle m’accompagne dans le travail quotidien.

 

J’ai vraiment dû apprendre à la guider, à tester des façons de lui parler pour obtenir des résultats utiles. Aujourd’hui, je peux l’utiliser pour résumer un texte, en extraire les points importants ou encore pour simplifier certaines parties quand je bloque. Je la vois un peu comme un sparring partner (n.d.l.r : une partenaire de réflexion), une aide rédactionnelle.

Comment construisez-vous un bon texte FALC avant même d’utiliser l’IA ?

L’IA simplifie surtout les mots et les phrases : elle s’attache beaucoup à travailler sur la lisibilité, ce que j’appelle « le travail de dentelle », que j’effectue à la tout fin. Elle ne gère pas une étape essentielle : comprendre les attentes du mandant, définir le public cible et choisir les informations utiles. Elle va en outre faire des choix de simplification qui ne seront pas forcément adaptés au public. On ne peut pas se contenter de catégories générales. Dire que le public est composé de “personnes avec un handicap mental” ne suffit pas : ce n’est pas un diagnostic qui permet de déterminer un niveau de compréhension ou des besoins précis. Les situations sont très variées et doivent être comprises finement. C’est pourquoi je fonctionne beaucoup par itérations : je discute avec le mandant jusqu’à définir un angle clair et partagé. Ensuite seulement, je peux travailler efficacement, petit bout par petit bout, et utiliser l’IA comme appui si nécessaire.

Y’a-t-il un risque à utiliser ces outils sans expertise ?

Oui, clairement. Si on ne comprend pas ce qu’on demande à la machine, on ne peut pas évaluer la qualité du résultat. Je prends souvent cet exemple : si je traduis un texte du français vers l’allemand, que je maîtrise assez bien, je peux juger si le résultat est correct. Mais si je fais la même chose en japonais, sans aucune connaissance, je n’ai aucun moyen de savoir si la traduction est bonne. C’est ce que je constate en ce moment avec le FALC. Des personnes utilisent l’IA pour produire du FALC sans en connaître les principes. Il n’y a alors aucun contrôle qualité : on ne se demande plus si le texte est utile, pertinent ou adapté au public. On ne voit pas où le texte est inutilement encore trop compliqué ou vraiment trop simple. Le risque ? Produire des contenus alibi qui ne servent à rien, simplement pour pouvoir dire qu’on a fait du FALC.

Dans le FALC, la relecture par le public cible est une règle essentielle : au minimum une personne, et idéalement plusieurs. © Cyril Zingaro/insieme Suisse

 

Vous évoquez aussi un autre risque…

Oui, mon plus gros souci, c’est que l’on délègue tout à la machine. J’ai déjà quelque peu observé ce phénomène, notamment en Allemagne. Pas encore vraiment en Suisse, où il y a encore des spécialistes derrière les outils. Mais ailleurs, certains contenus sont entièrement automatisés. Cela pose la question de la transparence : il faudrait pouvoir indiquer clairement quand un texte est généré automatiquement, pour que les lecteur·trice·s sachent à quoi s’attendre.

Les groupes de relecture constitués de personnes concernées sont-ils à vos yeux mis en danger par l’utilisation de l’IA ?

C’est une vraie question. Dans le FALC, la relecture par le public cible est une règle essentielle : au minimum une personne, et idéalement plusieurs. Si cette étape disparaît, on ne peut plus vraiment parler de FALC, mais seulement de langage simplifié. Plus largement, la vérification par les utilisateur·trice·s est une base de toute communication. C’est ce qui permet de s’assurer que le message est réellement compris. Et ça, aucune machine ne peut le remplacer.

Malgré les limites que vous avez évoquées, voyez-vous aussi des opportunités positives de l’IA pour le FALC et votre métier ?

Pour moi, l’IA reste un outil. Et lorsqu’elle est bien utilisée, elle peut devenir une vraie aide — c’est d’ailleurs pour cela que je l’intègre dans ma pratique. Dans une organisation, une IA bien conçue et bien entraînée peut permettre de produire plus rapidement des textes en FALC, d’harmoniser des modèles et de soutenir la qualité rédactionnelle. Je pense notamment à des contenus récurrents comme des règlements, des contrats, des marches à suivre ou des communications internes. Je crois beaucoup au développement d’IA spécifiques, construites et entraînées au sein des organisations, en collaboration avec des professionnel·le·s du FALC et des personnes concernées. L’IA est alors un vrai outil de participation et d’inclusion. Dans ce cadre, mon métier évolue aussi : il devient en partie un rôle de formation et d’accompagnement à l’intégration de ces outils. Enfin, il y a un dernier point qu’on oublie souvent : l’IA consomme énormément d’énergie. Or, nous disposons déjà d’une ressource puissante et gratuite : notre cerveau.