En dialogue avec l’intelligence artificielle

Auteur

Lise Tran

Publié le

À Genève, la Fondation Clair Bois expérimente l’intelligence artificielle avec des personnes en situation de handicap. Objectif : rédiger une newsletter en s’appuyant sur ChatGPT, tout en développant l’autonomie numérique des participantes. Reportage au cœur d’un apprentissage pas à pas.

Dans une petite salle de la Fondation Clair Bois (GE), trois participantes sont réunies autour d’une table ronde. Devant elles, un écran d’ordinateur projeté en format agrandi. C’est celui de Jean-Christophe Pastor, responsable des projets d’inclusion et de participation, qui anime l’atelier du jour. Sur l’écran, une phrase s’affiche : « Quel est le programme aujourd’hui ? » La question ne vient pas d’un·e membre du groupe, mais de ChatGPT, outil d’intelligence artificielle (IA) générative. L’objectif de l’atelier : rédiger une newsletter en expérimentant une médiation nouvelle – l’IA.
L’enthousiasme est réel. Pourtant, derrière la promesse technologique, la réalité est plus nuancée.
Caroline Helfer, l’une des participantes, communique à l’aide d’un appareil de téléthèse relié à l’ordinateur. Les phrases qu’elle compose s’affichent à l’écran, puis sont lues par une synthèse vocale : « Je contribue à la fabrication de la newsletter destinée aux parents et représentants légaux. Ce que j’aime particulièrement, c’est voir mes amis », partage-t-elle. L’enthousiasme est réel. Pourtant, derrière la promesse technologique, la réalité est plus nuancée.

Jean-Christophe Pastor se montre lucide : « Si l’on devait situer notre avancée avec l’IA sur une échelle de 1 à 6, je dirais que nous en sommes à 2. » Et de préciser aussitôt : « Avant même de parler d’autonomie avec ChatGPT, il existe d’autres problèmes techniques à résoudre, notamment l’interfaçage des appareils de téléthèse avec l’ordinateur. »

Si l’on devait situer notre avancée avec l’IA sur une échelle de 1 à 6, je dirais que nous en sommes à 2.

Son de cloche quasi identique du côté de la Fondation Ateliers Résidences Adultes (FARA) à Fribourg, où l’IA ne semble pas encore utilisée par les bénéficiaires. « Pour l’instant, la plupart en sont encore à la compréhension des bases de l’informatique. De plus, je ne sais pas à quel point notre population y aura réellement accès par la suite », précise Svenia Queiroz, coordinatrice du soutien à domicile et des services.

Jean-Christophe Pastor

« Avant même de parler d’autonomie avec ChatGPT, il existe d’autres problèmes techniques à résoudre, notamment l’interfaçage des appareils de téléthèse avec l’ordinateur. »

Jean-Christophe Pastor, responsable des projets d’inclusion et de participation, Fondation Clair Bois

L’IA, un levier d’autonomie ?

À l’instar de Caroline Helfer et d’Alessia Bleve, qui prend elle aussi part à l’atelier, peu de personnes s’expriment verbalement à Clair Bois. Les bénéficiaires utilisent différents outils d’assistance pour communiquer. Or, pour que l’IA devienne réellement un levier d’autonomie, encore faut-il pouvoir manipuler les contenus numériques : sélectionner un texte, le copier, le coller dans la fenêtre du chat, récupérer la réponse. Sans cette maîtrise gestuelle et technique, impossible d’interagir librement avec l’outil.

Or, pour que l’IA devienne réellement un levier d’autonomie, encore faut-il pouvoir manipuler les contenus numériques : sélectionner un texte, le copier, le coller dans la fenêtre du chat, récupérer la réponse. Sans cette maîtrise gestuelle et technique, impossible d’interagir librement avec l’outil.

On parle régulièrement de l’IA comme pouvant être une source de discrimination, notamment à l’encontre des personnes en situation de handicap. Mais ces outils sont-ils réellement pensés pour des utilisateur·trice·s qui communiquent autrement et qui interagissent via des technologies d’assistance ? Pas vraiment.

Apprendre à dialoguer avec la machine

L’atelier se poursuit. Un lecteur immersif lit désormais les textes de la newsletter, composée de plusieurs rubriques. À chaque édition, leur rédaction est répartie au sein du groupe. « Des fois, j’ai des textes à faire : des résumés des bons plans ou alors une interview. Je les fais d’abord à la main », explique Krystie Caterelo, seule participante à s’exprimer verbalement. « Ensuite, je lis mon texte à haute voix et ça s’écrit directement sur l’ordinateur. » Jean-Christophe Pastor relance : « Que va-t-on demander à ChatGPT maintenant ? » Silence. L’outil est là, mais la formulation de la demande reste un exercice complexe. Après quelques secondes d’hésitation, Krystie se lance : « Ah oui, on copie le texte et après on trouve qu’il n’est pas bien écrit et qu’il y a des fautes. »

Aujourd’hui, il s’agit de retravailler, au moyen de ChatGPT, une interview réalisée par Krystie auprès d’un autre bénéficiaire. Le groupe écoute son texte, diffusé en audio. Faut-il modifier certains mots ? Ajouter un titre ? Structurer le texte en rubriques ? Jean-Christophe Pastor accompagne les participantes, leur proposant des pistes et reformulant leurs intentions. L’enjeu dépasse la simple correction grammaticale : il s’agit aussi d’apprendre à formuler une consigne claire à l’IA – ce que l’on appelle un prompt. Via la fonction micro de ChatGPT, Krystie dicte finalement : « Fais une rubrique avec le texte ! » La demande est simple, mais imprécise. La machine travaille quelques secondes, puis une voix féminine à l’accent québécois lit une version profondément remaniée du texte original. « Il y a beaucoup de nouvelles choses ! », s’étonne Krystie. Un détail dérange : les questions de l’intervieweuse ont disparu. L’IA a transformé l’échange en un récit continu, supprimant le dialogue.

Enfin, après d’autres propositions discutées au sein du groupe, la machine propose un texte plus « littéraire », qui semble convenir à Alessia, qui opine de la tête une fois « la dame » de ChatGPT ayant achevé sa lecture. Mais Krystie n’est pas du même avis : « Je crois que quand il y avait mes questions, c’était bien. Et la dame a changé les phrases… »

 

L’accompagnement comme condition d’inclusion

Dialoguer avec une intelligence artificielle suppose de savoir expliciter ses attentes. Si l’on veut conserver les questions, il faut le préciser. Si l’on souhaite uniquement corriger l’orthographe, il faut l’indiquer. L’autonomie ne réside pas uniquement dans l’usage technique de l’outil. Mais aussi dans l’aptitude à affiner progressivement ses demandes.

Dialoguer avec une intelligence artificielle suppose de savoir expliciter ses attentes. Si l’on veut conserver les questions, il faut le préciser. Si l’on souhaite uniquement corriger l’orthographe, il faut l’indiquer.

L’accompagnement humain dans le dialogue avec l’IA est donc central. Jouant un rôle de médiateur, Jean-Christophe Pastor aide non seulement à formuler les consignes, mais aussi à expliquer les résultats de la machine ainsi qu’à encourager l’esprit critique des bénéficiaires face à ses propositions. À Clair Bois, l’expérimentation avance pas à pas. L’échelle reste à « 2 sur 6 ». Mais dans cette progression prudente se dessine peut-être un enjeu central : faire de l’IA non pas une solution magique, mais un outil parmi d’autres.